Dans les entrepôts de pneus neufs, l’INRS a relevé l’air le plus chargé d’un panel de dix plateformes logistiques, et il désigne la ventilation comme le principal moyen de protéger les salariés. La note technique publiée dans le n° 284 de la revue Hygiène & sécurité du travail, mise en ligne mi-octobre, détaille les composés en cause et les postes les plus exposés.
Plan de l'article
Une signature chimique propre aux pneumatiques #
L’étude, signée Laurence Robert et Romain Guichard (département Ingénierie des procédés de l’INRS), part d’un constat : dans dix entrepôts stockant des produits très variés (mobilier, décoration, hygiène, second œuvre), les trois sites dédiés aux pneus affichent des concentrations en COV totaux nettement supérieures aux sept autres. La moyenne intérieure y atteint 4 337 µg/m³ en équivalent toluène, contre 541 µg/m³ dans les entrepôts hors pneus et 41,6 µg/m³ à l’extérieur, selon le tableau 2 de la note NT 134.
Ce ne sont pas les polluants classiques de l’air intérieur qui dominent. Les composés les plus présents sont ceux qui sortent du caoutchouc lui-même : méthylisobutylcétone (MIBK), cyclohexanone, aniline et benzothiazole. La MIBK y a été mesurée entre 699 et 2 502 µg/m³. L’aniline, classée cancérogène et mutagène de catégorie 2, culmine à 1 779 µg/m³ en ambiance, soit 23 % de sa valeur limite d’exposition professionnelle. Les nitrosamines, recherchées dans deux des trois sites, restent sous 0,1 µg/m³.
La chaleur multiplie les émissions
Pour comprendre d’où vient cette pollution, les chercheurs ont fait dégazer des éprouvettes de pneu neuf en cellule d’émission, à 30 °C puis à 60 °C. La première température correspond à un entrepôt en pleine chaleur estivale ; la seconde à un conteneur resté au soleil avant déchargement. Entre les deux, l’émission d’aniline et celle de benzothiazole sont multipliées par 25. Dans une plage plus courante, de 24,5 °C à 37 °C, les taux d’émission peuvent encore plus que tripler.
Autre résultat, moins intuitif : les taux d’émission augmentent avec le taux de renouvellement de l’air. Le pneu relâche davantage de composés quand l’air autour de lui est balayé. Cela ne signifie pas que ventiler aggrave l’exposition, puisque l’air extrait emporte ces composés hors du local ; cela montre en revanche que le stock se vide plus vite de ses COV. La note relève d’ailleurs que les émissions baissent avec la durée de stockage, à mesure que le produit s’épuise.
Le dépotage, poste le plus exposé #
Les mesures individuelles, faites avec des pompes portées au niveau des voies respiratoires, désignent clairement le dépoteur. Il travaille à l’intérieur du conteneur, un volume confiné, rempli de pneus qui ont parfois chauffé pendant le transport. Chez les salariés dépoteurs des entrepôts de pneus, les COV totaux mesurés atteignent en moyenne 9 394 µg/m³, et la MIBK 3 703 µg/m³.
À lire Chillventa 2026 : IA, pompes à chaleur et ventilation au cœur du salon de Nuremberg
Aucune valeur limite sur huit heures n’est dépassée composé par composé. Mais les auteurs insistent sur l’effet de mélange : formaldéhyde, aniline, MIBK, styrène et benzène sont inhalés ensemble. Passée dans l’outil MiXie de l’INRS, l’exposition d’un dépoteur fait ressortir des effets cumulés possibles sur les yeux, les voies respiratoires supérieures et le transport de l’oxygène.
Ventiler : le levier principal, mais rarement en place #
La substitution est hors de portée : le gestionnaire d’entrepôt ne fabrique pas les pneus qu’il stocke. La note conclut donc que la ventilation des locaux est « le moyen de prévention collective privilégié ». Elle constate dans le même temps que rares sont les plateformes logistiques équipées d’une ventilation mécanique. Les exploitants sont le plus souvent locataires, et les volumes à traiter rendent l’installation complexe et énergivore.
Ce que l’aération naturelle peut déjà apporter
Les mesures réalisées dans plusieurs cellules d’un même site montrent que les zones proches des quais, où les portes s’ouvrent régulièrement et où le stock est moins dense, sont bien moins polluées que le cœur du bâtiment. L’INRS en tire des pistes de conception concrètes : des portes de quais en vis-à-vis pour créer un balayage d’air neuf, des ouvertures en toiture pour renforcer le tirage, et le stockage en hauteur des produits les plus émissifs afin d’éloigner le gradient de pollution de la hauteur de respiration.
Pour le dépotage, la recommandation va plus loin : traiter systématiquement les conteneurs comme des locaux à pollution spécifique. Ce statut implique une formation au risque chimique, un suivi médical adapté et une ventilation du conteneur avant et pendant l’intervention, dont l’institut a déjà documenté l’efficacité dans son guide « Ouvrir et dépoter un conteneur en sécurité » (ED 6249).
À lire Déstratification d’un atelier avant l’hiver : ce qu’exige la fiche CEE IND-BA-110
Ce que les exploitants peuvent retenir #
Le cas des pneus dépasse sa filière. Il rappelle qu’un entrepôt sans procédé chimique peut avoir un air dégradé du seul fait de ce qu’il stocke, surtout l’été et dans les zones denses et peu aérées. Avant d’investir dans une installation mécanique, un diagnostic simple par mesure des COV totaux permet de repérer les cellules les plus chargées. L’organisation des flux d’air existants, des quais et des hauteurs de stockage constitue souvent une première marge de progrès.
L’équipe annonce une publication complémentaire sur les taux d’émission, du laboratoire à l’échelle d’un entrepôt, attendue en décembre 2026 dans les actes de la conférence RoomVent. Le sommaire complet du numéro, qui contient aussi une note sur les perturbations des sorbonnes de laboratoire, est consultable sur la page de présentation de la revue HST n° 284.




